Ce petit billet m’a été inspiré par deux éléments découverts récemment. D’abord une exposition bouleversante dans le cadre de la biennale Images Vevey : celle du projet « Leaving and Waving » de Deanna Dikeman. Ensuite, la vidéo qui d’abord m’a intrigué, énervé puis captivé, celle du Youtubeur photographe Nico DT « 32 minutes pour comprendre l’éternité », je vous la mets plus loin.
On va être proche de considérations philosophiques, mais elles ne sont pas du tout mon domaine de compétences, donc ça risque d’enfoncer des portes ouvertes, mais peu importe. Ça me titille et je vous le fais partager (cela dit, si ça se trouve, je suis le seul à lire ceci !).
Le temps passe
Alors oui, ça pour une porte ouverte, c’en est une belle ! Le temps passe. Je ne vous ferai pas l’affront de trop philosopher sur cette notion, tempus fugit, memento mori et tout ça. Néanmoins, prendre conscience de cela est à la fois désespérant, immensément vaste et source d’énergie, c’est l’essence même de notre vie.
Le rapport au temps est complexe, relatif. Il se mesure mais on ne sait pas trop l’appréhender. La vidéo de Nico DT explique ça bien mieux que moi, et aucune envie de réinventer la roue… j’ai pas le temps et de toute façon quand je m’attèle à l’écriture, il passe toujours trop vite !
Le temps se fige
Le temps passe, mais la photographie peut l’arrêter. Depuis qu’il existe des techniques pour poser le réel sur un support, on peut figer le temps. « Ça a été » écrivait Roland Barthes. Alors le temps est suspendu, pour longtemps si on garde la photo, qu’on l’imprime, qu’on la partage. Ou pour à peine quelques secondes parce que, frustré·e, on la supprime (ou on oublie de la faire développer). C’est le seul moyen existant qui permet de capturer cette fraction de seconde qui ne sera plus jamais. Peu importe ce qu’on en fait après, qu’on la retouche, qu’on la découpe, qu’on l’expose de multiples fois… Cet instant a été, et il a pu être figé, enregistré. Ce que les autres moyens artistiques ou techniques ne font pas vraiment : l’enregistrement sonore s’étale tout de même dans le temps, la vidéo également, la peinture nécessite beaucoup plus de temps pour retranscrire un moment…
Et ramène le passé
En ayant figé des instants à divers moments de l’Histoire, les photographes nous ramènent des morceaux de passé (les vidéastes aussi d’ailleurs). Ils nous font concrètement voyager dans le temps. Dans l’Histoire et dans leurs histoires personnelles.
Et si l’on a peine à se représenter le temps, la photographie a peut-être le pouvoir de nous aider à y parvenir. Comme le fait le projet profondément touchant de Deanna Dikeman. Pour « Leaving and Waving » elle a photographié ses parents, à qui elle rendait visite, à chaque fois qu’elle repartait et qu’ils lui faisaient un signe de la main. De 1991 à 2017, date du décès de sa mère, elle a maintenu ce rituel. L’exposition qui en découle et qui était présentée à Vevey sous forme d’un parcours en boucle est vertigineuse tout autant qu’elle est pleine d’amour et d’humanité.
Face à ces visages qui vieillissent, ces corps qui se voutent, puis qui disparaissent (le père de la photographe est décédé quelques années avant sa mère), on VOIT le temps qui passe, on le ressent et on ne peut qu’être ému·e. J’en ai pleuré. Car bien sûr cela venait réveiller des souvenirs – de mes grand-parents notamment – et des regrets de ne pas avoir eu la même idée alors que j’ai vécu le même genre de moments si souvent avec eux. Mais il y avait aussi cette sorte de prise de conscience à la fois visuelle, intellectuelle et corporelle que le temps passe, qu’on n’y peut rien et que nos vies sont prévues pour être finies.
Cette impression de saut dans le passé – le notre ou celui des autres – et la réalisation de l’écoulement du temps, c’est entre autre ce dont parle Nico DT dans sa vidéo, c’est proprement phénoménal.
Prendre le temps
Alors tout ça pour quoi ? Et bien pour me dire que d’une part j’aimerais moins hésiter à prendre des photos des miens. D’autre part que, si le temps passe, il n’est pas pour autant nécessaire de se presser, mais s’autoriser à prendre le temps, pour faire cette photo que l’on imagine, et pour réaliser ce projet qui ne verra le jour peut-être que dans 27 ans… Parce qu’à l’échelle humaine, une vie ça peut être plutôt long, et qu’un projet, pour qu’il ait du sens, aura parfois besoin de plus que quelques heures et de la publication d’une série de cinq photos sur Glass (ou Instagram ou ce que vous voulez comme plateforme) pour obtenir quelques likes, et qu’ainsi il pourra toucher infiniment plus.